Ainsi ça se passe : Durant l’année scolaire 2024/2025, des milliers de jeunes de toute la Suisse se sont lancés dans un voyage dont la durée et la destination étaient inconnues : la participation à l’une des Olympiades de la science. Dans une série d'articles, nous avons suivi leur déroulement, du premier tour à la compétition internationale. Pendant chaque phase, les participant·e·s apprennent et créent des liens. Un coup d'œil dans les coulisses révèle l'engagement bénévole qui rend tout cela possible.
Dans la caverne de Platon
Imaginez-vous à la cérémonie de clôture d’une finale suisse d’une Olympiade de la science. Vous avez participé à un premier tour en classe ou en autonomie, suivi des camps ou ateliers, peut-être réussi un deuxième tour, travaillé sur des examens, des essais ou des projets… et maintenant, vous êtes là, attendant que votre nom soit appelé. À votre grande surprise, vous remportez une médaille d’or ! Tandis que vos camarades finalistes applaudissent, vous réalisez : vous allez représenter votre pays à la compétition internationale…
Sur l'autrice: Lara Gafner est la présidente des Olympiades suisses de philosophie.
C'est ainsi que l'histoire se déroule dans la plupart des cas. Mais parfois, l’histoire est un peu plus compliquée. Quand Hannah et Filipa ont reçu leurs médailles d’argent à la finale des Olympiades suisses de philosophie en mars, elles ne s’attendaient pas, deux mois plus tard, à représenter la Suisse aux Olympiades internationales de philosophie (IPO) de Bari, en Italie. Chaque pays ne peut y envoyer que deux participant.e.s, mais cette année-là, les lauréat.e.s des médailles d’or n’ont pas pu se déplacer : le premier avait dépassé la limite d’âge maximal de 20 ans, et le second devait passer ses examens du Baccalauréat International aux mêmes dates. Les places ont donc été transmises.
Un cas similaire s’était déjà produit en 2022 : un médaillé d’or avait dû annuler à la dernière minute, et Mathys, médaillé d’argent, avait alors pris sa place. Cela a fait de Mathys — qui excellait également en mathématiques — l’une des deux personnes que je connaisse à avoir participé à la fois aux IPO et aux Olympiades internationales de mathématiques (IMO). L’autre est Leonhard, du Liechtenstein, qui a pris part aux IPO et IMO cette année et l’année dernière.
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Leonhard et Mathys comparent les deux compétitions internationales.
Je les ai rencontré tous les deux, deux semaines avant la finale des IPO, lors d’une session d’entraînement des Olympiades de mathématiques, où Mathys, désormais volontaire, préparait les participants aux fameux « team selection tests ».


Session d’entraînement à l'université de Berne. (Source: Lara Gafner)
Aux Olympiades de philosophie, si tout se passe comme prévu, c’est simple : les médaillé.e.s d’or vont aux IPO. En maths, j’ai appris que c’était un peu plus compliqué : après les finales au début du printemps, tous les médaillé.e.s passent encore d’autres examens en mai. Ce sont les résultats de ces examens qui déterminent la délégation, et non les médailles. L’une des raisons est que les élèves peuvent progresser énormément en très peu de temps.


Mathys enseigne lors de la session d'entraînement. (Source : Lara Gafner)
En 2020, quand Mathys a lui-même été sélectionné pour l’équipe internationale, il était loin de remporter l’or aux finales nationales. Trois ans plus tard, il est devenu le deuxième participant suisse à décrocher l’or à l’IMO. Selon lui, la principale différence entre les deux événements est la taille. Alors que les IPO réunissent environ 100 étudiants par édition, les IMO accueillent plus de 600 participants. « Les IPO étaient un événement sympa, un peu aléatoire parfois, mais charmant », se souvient Mathys. « L’ambiance sociale est très différente ; j’ai préféré les IPO pour ça. Comme c’est plus petit, tu peux parler à tout le monde et te lier d’amitié avec tout le monde. » La durée des IPO n’est pas celle d’un engagement de dix jours comme celle des IMO, mais se limite à un long week-end. Comme l’événement a lieu traditionnellement en mai, avant les vacances d’été, tout autre choix de dates aurait encore plus de conflits avec la saison des examens. On pourrait penser que le court laps de temps, de jeudi soir à dimanche midi, ne suffit pas pour créer des liens solides. Pourtant, j’ai constaté que cette contrainte de temps accélère justement les rencontres. « Aux IMO, j’ai quelques ami.e.s avec qui je discute parfois, mais aux IPO, un véritable groupe s’est formé », raconte Leonhard peu avant sa deuxième participation, impatient de retrouver les ami.e.s qu’il s’était faits à Helsinki l’année précédente.

Leonhard (à droite), Eric et Svenja s'entraînent pour les “team selection tests”. En 2024/2025, tous trois ont participé aux Olympiades suisses de philosophie ainsi qu'à leur équivalent en mathématiques. Leonhard s'est qualifié pour les IPO et les IMO, Eric a atteint les IMO et Svenja s'est qualifiée pour des compétitions régionales à l'étranger dans les deux disciplines. (Source : Lara Gafner)
Même une deuxième participation aux Olympiades Internationales de Philosophie, comme ce fut le cas pour Leonhard et l’autre délégué du Liechtenstein, Patrick, en 2025, ne permet pas de savoir exactement à quoi s’attendre. Ayant assisté aux IPO régulièrement depuis 2014, en tant que participant puis volontaire, je peux affirmer que chaque édition est unique. Un simple détail — apparemment anodin, comme le choix de l’hébergement — peut transformer complètement l’expérience des participant.e.s. Comme dans d’autres Olympiades, participant.e.s et les responsables de délégation passent une grande partie du programme séparés. Mais contrairement à d’autres Olympiades, aucun volontaire n’est spécifiquement assigné aux délégations pour les encadrer. Les sorties en groupe sans surveillance sont plus fréquentes en Philosophie, mais tous les contextes ne s’y prêtent pas de la même manière. L’an dernier, par exemple, les organisateurs avaient réussi à trouver un hôtel pouvant accueillir tous les participant.e.s et leurs responables de délégation ensemble, en centre-ville, ce qui permettait de se retrouver facilement après le programme officiel — ou parfois même à la place de celui-ci.
Cette année, nous savions à l’avance que nous serions répartis dans différents hôtels. Nous pensions devoir nous débrouiller seuls pour nous y rendre, mais en descendant du train de nuit à Bari Centrale, nous avons été accueillis personnellement par l’un des principaux organisateurs.


De Zurich à Bari via Milan. (Source : Lara Gafner)
Il nous a rapidement conduits vers deux taxis garés devant la gare. Pendant le reste du séjour, des bus affrétés venaient nous chercher à nos hôtels respectifs… sauf si l’on les manquait. Je dois avouer qu’au sein de la délégation suisse, ce n’étaient jamais nos participantes exemplaires qui manquaient le bus, mais toujours les responsables de délégation.


Source: Lara Gafner
Avec les délégations éparpillées dans la ville, ce sont les participants logeant dans le même hôtel qui ont d’abord créé des liens. Ainsi, les Suissesses étaient souvent aperçues aux côtés des Américains, parmi les délégations de notre hôtel avec qui nous avons fait du tourisme dès le premier jour.


Source: Lara Gafner
Nous avons déambulé dans la vieille ville de Bari pendant quelques heures. Filipa et Hannah, qui échangeaient déjà des conseils de photographie dans le train, ont pu enfin mettre leurs appareils sophistiqués à contribution.


Source: Lara Gafner
À l’heure du déjeuner, notre grand groupe a choisi avec confiance le plus petit restaurant de la piazza. Il fut décidé que les participants se serreraient dans la minuscule sandwicherie, tandis que les responsables de délégation se rassembleraient autour d’une table à l’extérieur.


Source: Joseph Murphy
De temps en temps, une responsable de délégation entrait à l’intérieur avec un nouveau plat d’antipasti, puis revenait à l’extérieur pour nous rassurer que les « enfants » étaient en train d’avoir une bonne conversation. Dans d’autres Olympiades, j’ai observé des relations plus proches entre les délégué.e.s et leurs “leaders”. Aux IPO, les responsables de délégation et les participant.e.s sont séparés non seulement par l’âge, mais aussi par une compréhension des rôles qui ressemble davantage à un cadre scolaire qu’à une sorte de troupe de scouts scientifiques. Il y a les « enseignant.e.s » et il y a les « élèves ». Quand les « enseignant.e.s » suisses sont des étudiant.e.s universitaires plutôt que des enseignant.e.s expérimentés de gymnase, ils et elles ont tendance à être pris pour des « élèves » aux IPO.

Guihlem, de Suisse, qui étudie à l’Université de Fribourg, et Raphael, du Liechtenstein, qui est en réalité enseignant au gymnase, à une « table des enseignant.e.s ». (Source : Lara Gafner)
La compétition des IPO repose sur la rédaction d’un essai le premier matin. Chaque participant.e choisit l’une des quatre citations proposées et dispose de quatre heures pour développer sa réflexion par écrit.

Leonhard, du Liechtenstein, rédige son essai. (Source: IPO 2025)
Dès que les élèves quittent la salle d’examen, les enseignant.e.s se précipitent vers eux, impatient.e.s de poser deux questions : « Quel sujet avez-vous choisi ? » et « Comment cela s’est-il passé ? ».

Les sujets d'essai des IPO 2025. (Source: Lara Gafner)
La première se répond facilement — la seconde, un peu moins.

Hannah et Filipa peu avant la rédaction des essais. (Source: Lara Gafner)
« Au début, je pensais avoir eu une super idée, mais je me suis vite rendu compte que je ne comprenais pas complètement une partie du sujet », explique Hannah lorsque je lui demande quels étaient ses ressentis après avoir rendu son essai. Elle ajoute également que rédiger un essai philosophique dans une langue étrangère est délicat. Aux IPO, chacun.e doit écrire en anglais, français, allemand ou espagnol, mais personne ne peut choisir sa langue maternelle, de sorte que tout le monde se retrouve confronté au même désavantage — du moins en théorie. En pratique, cela signifie qu’un participant suisse francophone ne peut pas choisir l’allemand, qu’il a appris à l’école, tandis qu’une participante d'une école internationale peut opter pour l’anglais même si c’est sa langue maternelle.
Une fois l’essai terminé, les participant.e.s peuvent profiter pleinement du reste des Olympiades pour vivre l’expérience.

Patrick du Liechtenstein (avec des lunettes de soleil), profitant de l’expérience. (Source: Lara Gafner)
« La plupart du temps, les IPO ressemblent beaucoup plus à un camp où l’on peut passer du temps avec les autres », explique Leonhard. S’il était heureux de répéter son succès de l’année précédente avec une nouvelle mention honorable, pour lui, la compétition ne prend pas autant de place aux IPO qu’aux IMO. « Les IPO sont beaucoup moins compétitives, et la plupart des gens avec qui j’ai parlé les considéraient comme un voyage amusant qu’ils avaient la chance de faire. »

Source: Lara Gafner
Pendant que les participant.e.s visitent la ville ou assistent à des conférences, les enseignant.e.s, qui constituent également le jury, se mettent au travail. Selon un processus en plusieurs étapes et basé sur cinq critères, ils et elles évaluent les essais, discutant de leurs appréciations en binômes ou en groupes, parfois jusque tard le soir.

Jonas Pfister, fondateur des Olympiades suisses de philosophie, s'est rendu à Bari pour proposer quelques améliorations au processus d'évaluation des essais. (Source: IPO 2025)
À Bari, nous n’avons pas fait de permanence nocturne, mais avons repris le travail le lendemain matin. Grâce à cela, j’étais bien éveillée lorsque j’ai lu le dernier essai de cette session d’évaluation, qui m’a immédiatement paru être le meilleur que je n’aie jamais lu lors d’une Olympiade. Mon sentiment s’est confirmé en apprenant qu’il faisait partie des deux essais récompensés par une médaille d’or.


Lara s'extasiant sur l’essai avec un enseignant malaisien.... (Source: IPO 2025)

… qui figure également sur les photos de l'IMO. Il semble que Leonhard n'était pas le seul à faire les deux ! (Source: IMO 2025)
Aux IMO, environ 50 % des participant.e.s reçoivent une médaille. Aux IPO, ce n’est qu’environ 10 %. Jusqu’à cette année, la Suisse n’avait remporté de médaille qu’une seule fois aux IPO, en 2008. On peut donc imaginer notre étonnement lorsqu’au moment d’annoncer les quatre médailles d’argent, retentirent soudain les mots : « De Suisse… Filipa Lüthy ! ».
L'essai de Filipa

Filipa, interviewée par des enseignants du Kazakhstan et d’Autriche après la cérémonie de clôture. (Source: Lara Gafner) La vidéo est visible ici.
En regardant les images d’une cérémonie de clôture d’une autre Olympiade, on remarque peut-être quelque chose qui manque aux IPO : les drapeaux.


La cérémonie de clôture. (Source: IPO 2025)
Brandir son drapeau sur scène n’a jamais vraiment été une tradition aux IPO, et cette année, c’était même explicitement déconseillé. Cela a suscité de nombreux débats, notamment sur la question de savoir si les participant.e.s pouvaient vraiment être considérés comme des « représentant.e.s » de leur pays. Peut-être que la réponse se trouvait dans l’enthousiasme des applaudissements lorsque, lors de la cérémonie d’ouverture, la toute première délégation palestinienne de l’histoire des IPO s’était levée.
Il existe un passage célèbre dans La République de Platon appelé « l’Allégorie de la caverne ». C’est l’histoire de personnes qui passent leur vie enfermées dans une caverne, ne voyant que des ombres projetées sur un mur. L’allégorie suggère qu’un philosophe ressemble à quelqu’un qui serait libéré de cette caverne : d’abord aveuglé par la lumière, il finit, avec le temps, par comprendre le monde tel qu’il est réellement. Mais lorsqu’il retourne dans la caverne, ses yeux peinent à se réhabituer à l’obscurité, et ses compagnons restent indifférents, voire hostiles, à ses découvertes. Les références humoristiques à cette allégorie étaient partout, notamment lors du dernier après-midi des IPO 2025, où élèves et enseignant.e.s ont exploré ensemble les grottes de Castellana.


Descente dans la grotte. (Source: Lara Gafner)
Certains participant.e.s semblaient vraiment curieux d’en apprendre davantage sur les stalactites et les stalagmites. Pour la plupart, cependant, la grotte n’était qu’un décor supplémentaire pour poursuivre leurs discussions sans fin — sur la montée de l’extrême droite dans leurs pays respectifs, par exemple, ou sur les fameux memes italiens qui faisaient fureur à l’époque. On se rend alors compte que, hors du domaine de l’allégorie, il n’est pas nécessaire de quitter la caverne pour être philosophe.


Filipa et Hannah dans la grotte. Si Lara savait vraiment se servir d’un appareil photo sophistiqué, on pourrait peut-être même les apercevoir. (Source: Lara Gafner)
Pourtant, une participante, âgée de seulement 15 ans incarnait à sa manière l’esprit de l’allégorie. Cela rappelle un peu l’esprit même des IPO : des ados qui quittent leur quotidien pour quelques jours afin de vivre de nouvelles expériences, rencontrer des personnes différentes, explorer de nouvelles idées, et peut-être ressentir un sentiment d’appartenance qui ne se retrouve pas dans leur vie de tous les jours. Alors que nous approchions de la sortie de la grotte, la jeune fille laissa éclater son soulagement en chantant, comme un personnage de comédie musicale :
Et je vois enfin la lumière
Et c'est comme si le brouillard s'était levé
tiré du film Disney Raiponce. Sa voix résonnait contre les parois de la grotte et l’accompagna jusqu’à la sortie:
Toutes ces journées à la poursuite d'une rêverie
Toutes ces années à vivre dans le flou
Tout ce temps sans jamais vraiment voir
Les choses telles qu'elles étaient
Maintenant elle est là à briller dans la lumière des étoiles
Maintenant elle est là, soudain je sais
Si elle est là, c'est parfaitement limpide
Je suis là où je dois aller.

Photo de groupe de toutes les personnes impliquées dans les IPO 2025. Une photo de groupe des IMO ne tiendrait probablement pas dans le cadre. (Source: IPO 2025)
Les maths sous les tropiques : le dénominateur commun
À propos de l’auteur : Tanish Patil, bénévole des Olympiades suisses de mathématiques, est connu pour préparer un délicieux riz frit aux œufs.
Nous, les mathématiciens, avons la réputation d’être un peu snobs. Cela aide certainement à flatter notre ego de savoir que notre discipline est la plus ancienne et fondamentale de toutes les sciences, et que nos Olympiades internationales sont également les plus anciennes et célèbres. Mais je vais vous confier un petit secret : les Olympiades de Mathématiques sont avant tout un exercice artistique, un mélange de logique et de créativité, qui n’a quasiment aucune utilité pratique. Et étrangement, nous en sommes très fiers, car cela signifie que nous les faisons uniquement par amour des maths, et rien d’autre. On ne peut pas vraiment se préparer aux Olympiades de Mathématiques en apprenant ou en mémorisant quoi que ce soit : le seul chemin de la réussite est la pratique. Il faut donc réellement aimer la discipline pour s’épanouir dans une activité qui ne compte que pour vous et votre petite bande de camarades un peu excentriques. Où trouver la motivation pour persévérer ? La réponse est simple : les problèmes, et leurs solutions, sont généralement magnifiques. La « carotte au bout du bâton » est donc toujours là. Mais, à mon avis, la véritable raison pour laquelle les gens aiment les Olympiades de mathématiques, c’est la liberté : on peut aborder un problème comme on le souhaite, sans règles, juste soi-même et sa source intérieure de créativité.
À propos de carottes, toute bonne histoire commence toujours par un fruit mystérieux. La nôtre débute de l’autre côté de la planète, sur une petite île célèbre appelée Australie. Saviez-vous que ce pays prend des mesures extrêmes pour protéger sa bio-sécurité et son environnement naturel ? Il est impossible d’y introduire la plupart des aliments, et il convient même de déclarer des bottes boueuses ou un maillot de bain au contrôle des frontières. L’un des membres de la délégation suisse aux Olympiades internationales de mathématiques (IMO) 2025, Andrej, fut un peu effrayé et décida de déclarer une banane dont il n’était même pas sûr d’avoir réellement été en possession, au cas où elle serait là. Résultat : un chaos total quand les autorités se mirent à fouiller ses bagages à la recherche d’une banane fantôme… qui n’existait pas. Je suis sûr qu’un scientifique d’une autre discipline aurait fait ce qu’il fallait et n’aurait rien dit à propos de la banane — mais posez une question simple à un mathématicien…
Nous avons d’abord passé une semaine à Brisbane, à nous entraîner avec la délégation slovène.

Source: via Tanish Patil
Les stages d’entraînement sont une part importante de l’expérience des Olympiades de mathématiques : nous en avions fait un avec l’Allemagne et l’Autriche la semaine précédente, et notre échange annuel avec la Slovénie durait depuis près de deux décennies. De nombreux pays entretiennent ce genre d’amitiés de formation avec d’autres nations : les Pays-Bas et la Nouvelle-Zélande, l’Angleterre et l’Australie, l’Estonie et l’Afrique du Sud, pour n’en citer que quelques-uns. Par conséquent, je connaissais assez bien mon homologue slovène, Luka, puisqu’on avait participé tous les deux à cinq Olympiades internationales de mathématiques (IMO). Travailler ensemble était donc un jeu d’enfant. Avec Marco, l’un des responsables de la délégation du Liechtenstein, nous avons imaginé des cours amusants pour les participants, ainsi qu’une petite excursion à Brisbane pour que le groupe puisse enfin toucher de l’herbe — et démentir les accusations de nerditude.


Tanish enseigne au camp d'entraînement. (Source: via Tanish Patil)
Les équipes profitèrent aussi de matchs de football, d’un examen blanc compliqué et des joies et difficultés de la toute première rencontre avec le célèbre condiment australien, la vegemite.

Emil goûte le Vegemite. (Source: via Tanish Patil)
Lors de l’IMO, chaque délégation est généralement encadrée par deux "leaders” qui se partagent différentes missions au cours de la compétition. Pour la Suisse et le Liechtenstein, Marco et moi sommes restés au stage avec les participants, tandis que Julia et Valentin s’étaient rendus sur le lieu des Olympiades un peu plus tôt. Nous les retrouverons plus tard.

“Working hard or hardly working?” (Source: via Tanish Patil)
À la fin de la semaine d’entraînement, nous avons pris nos treize élèves sous notre aile — six pour la Suisse, six pour la Slovénie, et Leonhard pour le Liechtenstein — et nous sommes dirigés vers l’aéroport de Brisbane. De là, un bus nous a emmenés jusqu’à la Sunshine Coast, où se déroulait l’IMO. Le totalité des participant.e.s et leurs responsables logeaient dans le même complexe, ce qui était idéal pour permettre aux élèves de se rencontrer et de tisser des liens — un vrai atout, car toutes les villes hôtes de l’IMO n’ont pas forcément de site capable d’accueillir plus de 800 personnes en même temps.
De mon côté, je me suis retrouvé à saluer un grand nombre d’élèves, effet secondaire du fait que je gérais l’un des comptes Instagram les plus suivis dans le monde des Olympiades de mathématiques (allez donc y jeter un œil… mais attention, ça peut vite griller quelques neurones).
La cérémonie d’ouverture avait lieu le lendemain. Sur scène, les équipes essaient généralement de marquer le coup avec une petite originalité, histoire de décrocher les applaudissements du public.

La cérémonie d’ouverture. (Source: IMO 2025)
Certaines y parviennent plus facilement que d’autres : Leonhard, seul représentant de sa délégation, a reçu une ovation bien méritée.

Source: IMO 2025
L’équipe palestinienne a elle aussi eu droit à une immense acclamation : elle n’avait pas pu participer l’année précédente à cause de problèmes de visa, mais cette fois, trois de ses cinq membres avaient réussi à rejoindre l’Australie. Fait surprenant : les organisateurs avaient choisi de faire défiler les délégations selon leur distance par rapport à l’Australie, et non pas par ordre alphabétique — comme c’est l’usage couramment. Résultat : la Palestine a défilé juste avant Israël, ce qui a dû rendre l’attente dans la file plutôt… intéressante.
Si nos prestations scéniques laissaient à désirer, côté style, en revanche, nous avions marqué des points : le t-shirt de l’équipe a fait un véritable tabac, aussi bien auprès des élèves que des leaders.

Source: IMO 2025
Une fois l’effervescence retombée, l’inquiétude pour l’examen commençait à prendre le dessus. En bon leader, j’ai décrété une extinction des feux anticipée et interdit toute discussion mathématique… une interdiction qui, soyons honnête, n’a pas eu beaucoup d’effet. Le lendemain matin, j’ai délivré mon discours motivant d’avant-épreuve, ponctué de grandes maximes du genre : « Cet examen n’aura plus d’importance dans dix ans, alors autant qu’il compte aujourd’hui. » Dans l’ensemble, j’ai eu l’impression que l’équipe était plutôt remontée — malgré, ou peut-être à cause, de mes envolées lyriques. Qui sait, les avais-je peut-être simplement assez embrouillés pour qu’ils et elles en oublient de s’inquiéter ? Mission accomplie… ou complètement ratée, selon le point de vue.
Le premier jour d’examen s’est plutôt bien passé, même si les sujets penchaient clairement du côté « facile ». L’un de nos élèves a tout réussi, ce qui était encourageant… mais laissait craindre que d’autres équipes fassent aussi mieux que prévu. Je les ai condamnés à une nouvelle interdiction de parler de maths — qu’ils et elles ont soigneusement ignorée — et je suis parti jouer au cricket avec les locaux, humains et kangourous confondus.
Le deuxième jour nous a rappelé brutalement certains caprices propres aux Olympiades : le fameux problème 6, un exercice d’une beauté stupéfiante et d’une impossibilité tout aussi éclatante, tout droit sorti de l’esprit du diable.
Problème 6. Clara a dessiné un quadrillage formé de 2025×2025 carrés unité. Elle souhaite placer sur ce quadrillage des tuiles rectangulaires, de tailles possiblement différentes, de sorte que les côtés de chaque tuile appartiennent à des droites du quadrillage et que chaque carré unité soit recouvert par au plus une tuile. Trouver le nombre minimal de tuiles que Clara doit placer pour faire en sorte que chaque ligne et chaque colonne du quadrillage contiennent exactement un carré unité qui n’est recouvert par aucune tuile. (Source)
Avec un problème 3 relativement abordable, beaucoup d’élèves se sont retrouvés à résoudre avec succès cinq problèmes, et les conjectures sur le seuil de la médaille d’or ont commencé à fuser de toutes parts. Je n’ai toutefois pas eu le loisir de m’attarder sur ces spéculations : il était déjà temps de plonger dans les corrections.


Impressions depuis la salle d'examen. (Source: IMO 2025)
Après une réunion délicieuse avec Julia et Valentin (et un plongeon dans les bras d’Arnaud, mon ancien leader, qui se retrouvait désormais au Comité de sélection des problèmes), nous nous sommes attelés à la correction des copies des élèves. La notation à l’IMO est assez simple dans son principe : les deux leaders notent les copies des élèves, tout comme une paire d’observateurs neutres appelés coordinateurs (un barème avait été préparé à l’avance par les leaders principaux et les coordinateurs lors de la sélection de l’examen, chaque problème pouvant rapporter jusqu’à 7 points pour une solution parfaite). Les quatre se réunissent ensuite pour discuter des notes — une étape appelée « coordination » — afin de s’accorder sur un score final. En théorie, chacun.e doit fournir une évaluation aussi objective que possible ; en pratique, les leaders essaient de défendre des interprétations plus généreuses du barème pour leurs élèves, tandis que les coordinateurs jouent le rôle de voix de la raison. Les barèmes sont assez précis, avec des descriptions très claires des points attribués pour chaque progression spécifique, si bien que le travail des leaders ressemble à une véritable chasse au trésor, à la recherche de tous les points disséminés dans la petite bibliothèque de copies produites par leurs élèves.
Après une longue nuit de correction (avec un peu d’aide de Valentin et Marco, qui n’avaient qu’un seul élève à noter), nous nous sommes rendus à la coordination, alors que les jeunes partaient en excursion pour découvrir les merveilles de l’Australia Zoo.


Source: via Tanish Patil
Notre première coordination portait sur le problème 1, où nous avons rapidement convenu d’attribuer le maximum de points à tout le monde, sauf à un élève pour lequel nous avons tenté de défendre une solution presque parfaite, sans succès face aux coordinateurs. Nous avons ensuite choisi de reporter la discussion et de nous retrouver plus tard, ce qui est assez courant au cours des coordinations. Parfois, lorsque les parties ne parviennent pas à un accord, le problème doit être soumis à l’arbitrage des autres leaders de pays, mais c’est assez rare, car en général il y a déjà de nombreux avis et évaluations d’autres coordinateurs pour faciliter le consensus et attribuer une note raisonnable. La journée a continué sur ce rythme : beaucoup de notes ont été rapidement validées, quelques autres se sont révélées plus contestées. Pendant ce temps, les jeunes assistaient à des combats de kangourous à l’hôtel — sans blague, nos chambres étaient stratégiquement situées, en plein cœur de la nature.

Excursion dans un parc d'attractions. (Source: IMO 2025)
Nous avons obtenu des notes remarquables pour certains élèves — en défendant leurs copies avec un talent presque irrésistible — tandis que d’autres cas se sont montrés plus délicats. La coordination dure deux jours, alors nous avons continué le lendemain, épuisant progressivement les coordinateurs et présentant nos cas difficiles aussi clairement et objectivement que possible. Enfin, à 16 h le deuxième jour, nous avions terminé. Jovian obtint 35 points et rejoignit le grand groupe de ceux ayant résolu cinq problèmes, Andrej rafla 30, Hongjia reçut 28, Eric et Francesc décrochèrent 22, et Emil un respectable 8. Nous nous attendions à ce que Jovian soit proche d’une médaille d’or, Hongjia et Andrej à la limite d’une médaille d’argent, et Eric et Francesc avec des scores sûrs pour le bronze, mais les seuils ne seraient confirmés qu’après une réunion finale des leaders, une fois toutes les notes établies.

Alors que les drapeaux étaient interdits lors des IPO, Tanish portait un drapeau suisse même pendant les réunions. (Source: via Tanish Patil)
À ce moment-là, j’ai retrouvé mon cher ami estonien Artur et nous avons commencé à célébrer avec quelques verres (Marco, Valentin et Arnaud étaient tous coincés à la coordination). La réunion pour fixer les seuils avait été repoussée à plusieurs reprises à cause de discussions retardées, et commença finalement avec deux heures de retard.
Après avoir traîné des pieds sur six cas contestés — sans surprise, dans chacun des cas les leaders ont suivi les recommandations des coordinateurs — nous sommes enfin passés au vote sur les seuils de médailles. Comme tout le monde s’y attendait, le grand nombre de participant.e.s ayant obtenu 35 points nous obligeait à choisir entre 28 ou 72 médailles d’or (le nombre idéal se situait plutôt autour de cinquante). Même si distribuer vingt médailles d’or supplémentaires n’était pas idéal, n’en donner que trente aurait été beaucoup trop sévère, alors nous avons choisi la générosité. L’effet secondaire ? Davantage de médailles d’argent et de bronze, histoire de maintenir des proportions à peu près correctes. Tout le monde y gagnait ! À notre grande joie, cela fixa l’argent à 28 points, permettant à Hongjia et Jovian de profiter d’être juste à la limite. Francesc et Eric se révélèrent bien au-dessus du seuil de bronze fixé à 19 points.

Source: via Tanish Patil
Il fallait de toute évidence fêter une fois de plus cette performance suisse record. Grâce à la vice-leader italienne — Veronica, une bonne amie de l’EPFL — je suis en fait rentré à ma chambre à une heure raisonnable. Elle veilla à ce que nous, les adjoints, restions sensés et accompagna Santiago de Colombie et moi jusqu’à notre hôtel, laissant les autres leaders à leurs excès. Il semble que les élèves fussent eux aussi d’humeur festive, car Marco m’a raconté que des coups frappés au hasard à notre porte retentirent vers 4 heures du matin.

Qui a dit que les mathématicien.ne.s ne savaient pas faire la fête ? (Source: IMO 2025)
Enfin, le dernier jour s’est conclu par une pluie de médailles lors de la cérémonie de clôture, avec Arnaud poursuivi partout par Google.

Arnaud remettant les médailles en tant que membre suisse du Comité de sélection des problèmes. (Source: IMO 2025)

Jovian sur scène avec les autres médaillé.e.s d'or. (Source: IMO 2025)

Hongjia dans le public. (Source: IMO 2025)
Les discussions et les moments de fraternisation ont ensuite continué jusque tard dans la nuit. Comme toujours après une IMO, chacun.e ressent un petit coup de déprime après avoir dit au revoir à d’anciens et de nouveaux ami.e.s, mais cela passe vite — surtout quand l’on repense à de vieilles amitiés qui perdurent, comme celle avec Marco, commencée il y a des années et racontée ici (en anglais). Les IMO, et les Olympiades de la science en général, sont une expérience vraiment unique. Nulle part ailleurs on ne rencontre des pairs partageant les mêmes passions, venus de tout le pays puis du monde entier, dans un environnement sans jugement et où l’on apprécie pleinement la beauté de la science que l’on poursuit. L’esprit de compétition y est largement éclipsé par la camaraderie qui émerge de ce groupe merveilleusement divers, joyeux, bienveillant et réfléchi.

Source: via Tanish Patil
Si jamais vous vous sentez un peu dubitatif ou morose à propos de l’avenir, allez faire un tour à une Olympiade de la science près de chez vous. La joie que ces jeunes trouvent dans la quête du savoir et de l’excellence ne laisse aucun doute : nous sommes entre de bonnes mains pour de nombreuses années à venir. Cela ne veut pas dire que je suis moins confiant pour les jeunes qui ne participent pas aux Olympiades de la science — bien que, pour être honnête, les jeunes devraient tous tenter l’expérience d’une Olympiade — il s’agit simplement de trouver ce qui résonne avec vous. De l’infiniment grand à l’infiniment petit, la science a quelque chose à offrir à tour le monde !
Voilà qui conclut notre parcours à travers l’année olympique 2024/2025 - mais attendez! Un article bonus sur la vie après les Olympiades de la science sera bientôt publié, avec la participation de nos organisations partenaires Science et Jeunesse et la Fondations d’études. Et bien sûr, l’année scolaire 2025/2026 vient tout juste de commencer. En septembre, les élèves intéressé.e.s peuvent participer aux premières phases de mathématiques et philosophie sur OlyPortal. Êtes-vous intéressé par une autre discipline ? Comme l'a écrit Tanish, les 11 Olympiades de la science ont quelque chose à offrir à tout le monde. Abonnez-vous à notre newsletter ou suivez-nous sur Instagram ou LinkedIn pour ne rien manquer !